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Interview de Andrei Makine (1ère partie)
 
Russie d’hier et d’aujourd’hui
(Rencontre avec Andrei Makine)

Grenoble 19 avril. Andrei Makine , auteur du Testament Français, un livre pour lequel il reçut le prix Goncourt, vient présenter au forum FNAC son dernier ouvrage, La Musique d’une vie. Malgré un planning surchargé, il a accepté de répondre aux questions de Purjus.

Interview réalisée par J.H.D. et RedApple
Remerciements: Genevieve Bussi pour son aide.


Purjus : Andrei Makine, même si nous vous connaissons depuis l’obtention du Prix Goncourt pour Le Testament Français, en 1995, nous pensons que la majeure partie de nos lecteurs n’ont jamais entendu parlé de vous. Pourriez vous vous présentez brièvement ?

Andrei Makine : Mais vous l’avez déjà fait ! 1995, donc c’était le prix Goncourt, le prix Médicis, le Goncourt des lycéens, et pleins de prix étrangers dans la foulée. Mais avant, il y a avant eu 3 romans qui sont passés totalement inaperçus. Chaque fois, on se demande à quoi cela tient ? Pourquoi un roman peut surgir tout d’un coup comme une révélation ? Et puis, il y a les autres qui sont réédités aujourd’hui, par ailleurs, sans doute certains lecteurs préfèrent même ces romans là. Vous voyez, il y a des préférences qui s’expriment uniquement à posteriori, donc on voit que Le Testament Français n’était pas, si vous voulez, destiné à cette gloire. Cela tient surtout à des conditions éditoriales. Quand on publie son premier roman, il est très difficile de s’imposer tout de suite. Voilà, donc, c’est le résumé de cette carrière littéraire que j’ai poursuivis après Le Testament Français en publiant trois autres romans.

P : Concernant justement Le Testament Français, ce livre qui raconte votre enfance auprès de votre grand mère Charlotte, nous aimerions savoir pourquoi d’origine russe, vous avez choisi le français comme langue maternelle. Plus précisément, d’où vient cette fascination pour la France, en particulier pour la France de1900, celle décrite par votre grand mère ?

A.M. : Qu’est ce que c’est la France de 1900 ? Historiquement parlant, vous avez raison mais je pense qu’il existe des constantes. Sans parler de la France éternelle, on peut constater qu’il y a des choses qui ne bougent pas, des constantes de l’esprit national, du peuple et vous les retrouvez dans la culture, la littérature, la façon de voir les choses, la pensée ce que l’on pourrait appeler Francitude. Pourquoi quand vous rencontrez un russe, vous vous sentez différent, pas seulement par la langue; il y a une différence de vision et c’est cela qui m’a intéressé. Je ne suis pas du tout le premier à effectuer cette démarche, il y a eu toute une pléiade d’écrivains très francophiles et francophones à commencer par Pouchkine. Si vous vous intéressez à l’œuvre de ce dernier, et que vous en lisez le volume 10, sa correspondance, vous voyez qu’elle est écrite, pour moitié, dans un très beau français. Il s’agit d’un français que l’on pourrait enseigner pour en revenir à cette langue classique, très savoureuse, avec pleins de jolies tournures qui sont complètement passées de mode ou d’usage. Il y avait aussi Dostoïevski – on se souvient souvent de son caractère anti-occidental – qui a quant même poussé ce grand cri d’enthousiasme « Miracle je traduis Eugénie Grandet ! ». Il était très imprégné par cette culture. Comme Tolstoï. Vous ouvrez Guerre et Paix , et vous voyez que les premières pages sont déjà en français. Pourquoi ? Parce que c’est un salon aristocratique situé en Russie et que les gens s’y expriment naturellement en français. C’est leur première langue, pas une langue maternelle mais une langue d’usage. Ca, ce sont des exemples lointains mais je pense que cet aspect de la culture russe, cet aspect francophile, a été toujours préservé. En venant aujourd’hui à Moscou, vous retrouverez intacts certains cercles intellectuels où on parle français, où on aime cette langue, où on découvre les nouveautés de la littérature française en même temps qu’à Paris ou à ailleurs.

Donc, j’ai suivi le même parcours, à cette différence près que j’ai eu pour professeur cette française, comme vous diriez « purjus », qui parlait un très beau français, pas encore souillé par les sabirs d’aujourd’hui, un français d’ailleurs très savoureux mais pas épuré:elle n’était pas du tout puriste, elle maniait tous les styles, tous les registres de cette langue, en passant des expressions très élevées, de grand style à des expressions plus garagarisantes, argotiques. Elle connaissait la totalité de cette langue que vous retrouverez d’ailleurs chez Proust. On se figure souvent, Proust c’est le début du siècle, la Belle Epoque, donc c’est une langue très classique. C’est faux. Si vous le relisez vous découvrirez toute une palette de parlers très différents, comme des dialectes. Une prostituée chez Proust ne parle pas la même langue que Swann, elle parle sa propre langue française, très populaire et savoureuse, incorrecte souvent. Exemple, elle dira « Ah si j’aurais su » .

Voilà c’était ça, ce parcours qui a suivi le tracé laissé par les grands représentants de la littérature russe et de ce courant francophone et francophile.

P : Dans ce cas, vous considérez vous comme un auteur russe qui écrit en français ou comme un auteur français d’origine russe ?

A.M. : C’est un grand débat qui a été soulevé par François Nourissier (1) à mon escient, à mon avis, pas tout à fait à tort. Comment peut on qualifier quelqu’un qui écrit dans une langue qui à sa naissance n’était pas la sienne ? Moi, je n’aime pas le terme écrivain francophone. C’est quoi un écrivain francophone ? Celui qui écrit en français mais qui ne vit pas en France, ou celui qui n’a pas ses origines françaises. Mais à partir de quel moment, est on français ? S’il a vécu pendant 30 ans en France, est il déjà français ou toujours francophone ? S’il a seulement vécu 20 ans dans son pays de naissance et puis est parti s’installer, est il considéré comme français ou francophone. Et s’il a parlé 60 ans en français, il est peut être déjà français. Et s’il s ‘exprime dans cette langue sans commettre la moindre erreur, grammaticale ? Le débat me paraît vain, à mon avis. Il y a de beaux et de mauvais écrivains, c’est le distinguo essentiel, et puis les autres ?…Nabokov, qui était il ? Anglo-russe ou russo-anglais ?

P : Il y a quant même une certaine constante car il y a beaucoup d’écrivains qui ont choisi comme langue d’écriture le français, on peut citer Tahar Ben Jelloun ou Samuel Beckett par exemple.

A.M. : Oui c’est vrai mais comment qualifiez vous Beckett, francophone, français ?

P : J’aurai plutôt tendance à le qualifiez d’écrivain irlandais de langue française.

A.M. : Oui mais qu’est ce que cela change à son écriture ? Il aurait pu choisir ce nom, Jean Jacques Durand. Il écrit des pièces sur l’absurde. La problématique s’en va, il n’y a plus d’interrogations. Là pourquoi, on commence à fouiller ? On sait qu’il est né en Irlande (comme Joyce), un écrivain d’origine irlandaise mais qui écrit en français. Mais si on ne le savez pas ? On ne peut pas trouver dans son style des reflets de son caractère non francophone au départ ou bien il faut être un fin linguiste mais de telles flottements linguistiques, vous les trouverez dans n’importe quel texte français.

P : Nous allons donc parler du livre, La Musique d’une Vie, aux éditions du Seuil . Le livre commence par une petite introduction dans laquelle vous rappelez la formule de Reagan, qui décrivez l’U.R.S.S. comme « l’empire du mal ». Justement, on a l’impression que vous adressez beaucoup de piques à l’égard du régime, des conditions de vie, des libertés qui sont bafouées dans ce pays. Finalement, quel regard portez vous sur la période qui va de 1945 à la fin de l’U.R.S.S.

A.M. : Il y a plusieurs périodes. Il y a en gros une période Stalinienne, qui elle même peut être subdivisée en plusieurs époques. Il y a en ensuite la période du Dégel, donc du passage d’un système totalitaire, un système de type soviétique Stalinien vers un système Kroutchevien plus libéral. Puis, il y eut ce qu’on appelle la stagnation soviétique sous Brejnev, et enfin l’écroulement du système. Il y a eu au moins trois périodes.

P : Mais vous personnellement, en avez vous souffert ?

A.M. : Pas dans ma chair, pas physiquement, je n’ai jamais été déporté, persécuté, torturé…

P : Dans le livre, on sent pourtant une certaine angoisse, une peur du goulag…

A.M. : Je n’ai pas vécu cette période là, je suis né bien plus tard, pendant le Dégel, ce qui a changé beaucoup de choses dans ma vie parce que j’ai pu par exemple lire - même plus ou moins en cachette Une Journée de Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Donc vous voyez, c’est un régime beaucoup plus libéral, et quand on pense que Kroutchev voulait primer Soljenitsyne c’est assez étonnant. Il a libéré un nombre considérable de prisonniers politiques et surtout, il a publié Soljenitsyne. Donc c’est une époque tout à fait différente qui n’a rien à voir avec le Stalinisme. J’étais sans doute empêché dans certaines activités intellectuelles que j’aurais pu souhaiter :des études ou un accès beaucoup plus large à l’information, des déplacements beaucoup plus larges à l’étranger, etc…

C’est vrai que c’était très contraignant, c’est vrai qu’on trouvait difficilement les livres mais on les cherchait. Ici, les librairies sont bondées de livres mais qui les cherche ? Les gens viennent parce que c’est un journaliste connu qui a écrit tel ou tel livre. Sans doute, il existe un petit noyau de vrais lecteurs qui aiment, qui suivent l’auteur mais d’habitude c’est quand même une littérature de distraction… tandis que chez nous, c’était une véritable quête, une quête spirituelle : trouver ce livre, lire, comprendre, communiquer son contenu à autrui. Donc, il faut quant même voir les deux faces de ce régime, ce n’est pas pour défendre ce système, loin de là, mais il faut tenir compte de cet aspect.

(1)Avant de devenir le président de l’académie Goncourt, Francois Nourissier s’est surtout fait connaître a travers de nombreux ouvrages et de multiples collaborations avec divers journaux (Le Monde, Le Figaro Magazine...)
à suivre...
 

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