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Hammerstein ou l'intransigeance: une histoire allemande de Hans-Magnus Enzensberger, Gallimard (Du monde entier)
 
Des Hommes d'honneur

De l’Allemagne des années 30, l’histoire ne retient que le régime nazi, l’élimination des opposants politiques, le réarmement militaire, les lois raciales et la soumission aveugle voire complice de tout un peuple à son Führer, signes avant coureurs du conflit barbare qui ravagea l’Europe à partir de 1939. Si la répression de l’état policier ne favorisait guère l’esprit de résistance, quelques uns se dressèrent au péril de leur vie contre la clique hitlérienne. Kurt von Hammerstein faisait partie de ces esprits libres, fidèles à leurs convictions.

Le récit de Hans Magnus Enzensberger rend hommage à ce personnage hors norme. Dans son clan, il ne s’est pas trouvé un seul nationaliste. Il n’y a pas tellement de familles allemandes qui puissent en dire autant. En 1939, Kurt von Hammerstein occupe le poste de chef d’état major général de l’armée du Reich. L’officier, issu d’une ancienne lignée d’aristocrates, observe son pays basculer dans le national socialisme. L’armée voit d’un mauvais œil l’arrivée au pouvoir d’Hitler dans un pays plongé dans le chaos depuis 1918. Elle cherche surtout à maintenir un calme précaire. Dès février 1933, Hammerstein voit clairement dans le jeu d’Hitler. Il prévoit le réarmement de l’Allemagne et sa politique expansionniste qui débouchera sur une nouvelle guerre. Le vieux général prédit également une défaite de son pays qui ne pourra jamais battre la Russie. L’homme sait de quoi il parle. Il participe dans les années 20 à des manœuvres militaires illégales avec les russes. L’URSS et l’Allemagne mis au ban des nations coopèrent clandestinement, les premiers fournissant des terrains, les seconds fabricant du matériel en violation du traité de Versailles. C’est l’un des aspects méconnus de cette période que le récit met en lumière.

A l’époque, l’essentiel de l’état major allemand vient de la vieille aristocratie, des hommes d’honneur et de courage, dévoués à leur patrie et attachés à certaines valeurs comme la religion catholique. Ils n’apprécient guère Hitler, ses amis aventuriers et sa milice SS qui constitue presque une armée rivale. Pendant près de quinze ans, l’état major essaiera sans succès de débarrasser l’Allemagne de son Führer. Hammerstein et ses amis élaborent des tentatives de coup d’état qu’ils ne pourront jamais mettre à exécution faute de légitimité politique ou morale. Pour l’allemand moyen, tuer Hitler ou renverser son régime trop tôt pourrait s’apparenter à un second coup de poignard dans le dos et aboutirait à une guerre civile.

Miraculeusement, Hammerstein échappe aux purges. Il meurt d’un cancer en 1943 mais sa famille reprend le flambeau. Ses fils sont impliqués dans l’attentat de juillet 1944. Ses filles ne renieront jamais leur engagement communiste des années 20. A l’époque, Helga avait fui les siens pour s’établir avec son ami Leo Roth, militant révolutionnaire dans le quartier juif de Scheunenviertel. Les Hammerstein sont libres et fiers à l’image de la photographie de Marie Thérèse sur sa moto.

Le travail de Hans Magnus Enzensberger est très documenté, mélangeant photographies, témoignages de proches des Hammerstein, archives du régime nazi ou stalinien. Malgré quelques libertés, notamment lors des interviews imaginaires, son sens du récit fascine. L’histoire de la famille Hammerstein illustre comment on pouvait survivre sous le régime hitlérien sans capituler devant lui. Le sacrifice de ces hommes et femmes n’est pas vain. Il nous montre la voie à suivre.

Editions Gallimard (Du monde entier), 391 pages, 23 euros


J.H.D. 

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