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Batman Begins de Christopher Nolan
Avec : Christian Bale, Liam Neeson, Michael Caine, Katie Holmes, Cilian Murphy

Batman reborn !

Cinquième adaptation des aventures du justicier tourmenté de DC Comics en un peu plus de quinze ans, Batman Begins est moins une simple suite qu’un début de nouvelle franchise car cette version raconte le cheminement de Bruce Wayne en jeune homme borderline vers la naissance de son alter ego masqué.

Le film nous fait découvrir un Bruce Wayne déconnecté du réel depuis la nuit tragique où ses parents ont été abattus sous ses yeux dans une allée sombre de Gotham City. Rongé par la culpabilité et la colère, le jeune héritier entame un long voyage à travers le monde dont le point culminant est sa rencontre avec le mystérieux Ducard, futur mentor et membre d’une secte prônant l’autodéfense. De cette initiation émergera la nécessité de contrôler ses peurs les plus enfouies et d’en revêtir ses plus spectaculaires apparats pour combattre le crime tout en rejetant le principe de justice expéditive de son maître…

Christopher Nolan, cinéaste cérébral, a donc voulu raconter la genèse de Batman tout en remettant les compteurs à zéro… Avec cette histoire originale, il veut sonder l’esprit du justicier et dévoiler ce que Burton ne faisait que suggérer. Néanmoins Nolan n’a pas oublié les qualités de son cinéma et a intégré ses interrogations sur le bien fondé de la vengeance, son attrait pour faire rimer à l’écran culpabilité avec oppression et surtout son talent pour dépeindre des seconds rôles d’une rare complexité. L’addition de ces paramètres lui a permis de construire une histoire très élaborée pour un projet de cette ampleur où l’on privilégie la parole à l’action, la complexité psychologique à l’archétype, le fond à la forme. Batman Begins pourrait bien être, à ce titre, la réponse aux éternels déçus des machines hollywoodiennes chargées en effets spéciaux et vides en matière grise.

A l’instar du premier Spider-Man, l’histoire est divisée en deux parties apprentissage/ application des règles sur le terrain. Le premier morceau est le plus réussi tant il sied parfaitement au chaos chronologique cher à Nolan : le passé traumatique de Bruce Wayne – la composition du jeune Gus Lewis s’y avère particulièrement bouleversante – répond fréquemment à son présent nihiliste dans une prison chinoise. Mais la bonne idée vient de cet ancrage à la fois freudien et nietzschéen du scénario, jouant habilement sur le pouvoir de la peur, dans ses manifestations négatives puis positives : comme cette scène primitive des chauves souris fondant sur le jeune Bruce et marquant son inconscient lors de la découverte du puits. Par ce traitement, Bruce Wayne n’est plus l’être affecté décrit par Burton mais un individu vivant constamment sur le fil du rasoir, capable de basculer à tout instant dans le côté obscur – comme le suggère Nietzsche : « Quand vous regardez l’abysse, l’abysse vous regarde aussi.» – Mais quand vient le moment de sa traversée du désert, de son initiation en marge de tout, similaire à celle d’Insomnia, elle traduit sa vérité profonde, celle de contrôler sa peur la plus intime afin de devenir son incarnation la plus viscérale…Transformer ce feu intérieur, cette rage autodestructrice en quelque chose de positif : un nouveau surhomme, un homme chauve-souris.

La seconde partie marque le retour au pays et l’application de son enseignement sur le terrain de son enfance meurtrie. Bruce affronte de nouveau sa peur primaire pour la dépasser (magnifique scène de domestication de la frayeur les yeux fermés) et laisser ainsi éclater son double justicier. Le réalisateur prend le pari risqué de donner une explication logique à tout ce que fait le Batman en devenir et à chaque arme nouvellement acquise (costume, cape, gants, Batmobile) avec comme mots d’ordre l’épure et la fonctionnalité. Cela pourrait être laborieux mais Christian Bale délivre une performance suffisamment charnelle et ténébreuse pour repousser l’ennui et incarner un Batman d’une indéniable animalité, doté d’une remarquable aptitude à provoquer l’effroi. De plus, il est aidé dans sa mission par un casting de premier choix. Nolan n’a heureusement pas négligé les seconds rôles et permet à l’affable Michael Caine et au pince sans rire Morgan Freeman de se partager les meilleures répliques, véritables respirations dans un univers plus sombre et grave que jamais.

L’esthétique urbaine de Batman Begins est à l’image des intentions réalistes de Nolan : la ville y est décrite comme une métropole crasseuse et tentaculaire, balayée par une dépression économique, dont les institutions judiciaires sont corrompues au dernier degré, loin du gothique crépusculaire burtonien. C’est dans ses artères qu’il teste sa Batmobile, char d’assaut dans une course poursuite d’anthologie et qu’il se fait les griffes sur ses premiers bad guys, un parrain de la mafia et le Dr Jonathan Crane alias l’épouvantail et sa poudre psychotrope génératrice de visions d’horreurs… Des personnages intéressants, certes, mais à des années lumières des déséquilibrés qui ont fait la légende de la franchise. Un défaut mineur qui, hélas, en rejoint d’autres, nettement plus regrettables.

Si Batman Begins est moins dans le fun et l’excitation visuelle, cela s’explique aussi par un Bruce Wayne totalement asexué. Si le parti pris est estimable, on se demande constamment l’utilité de Rachel Dawes, l’unique personnage féminin, puisque hormis sa présence dans la scène traumatique de départ, il n’y a aucune interaction entre elle et Bruce. Par ailleurs, le choix de Katie Holmes est manifestement une erreur de casting parce que, à défaut de crédibilité dans la peau d’un substitut du procureur, elle est parfaite en substitut d’actrice. Ses apparitions sont logiquement les moments les plus faibles du film. Ensuite, l’ensemble de la courte carrière de Christopher Nolan démontre son savoir-faire pour installer une ambiance oppressante… ce qui est loin d’être le cas dans les scènes d’actions, notamment dans les corps à corps qui, à force de surdécoupage et d’effet tremblé, sont frustrantes d’illisibilité. Enfin, à l’instar de Gladiator, le film subit les défauts majeurs d’une composition musicale bicéphale : si James Newton Howard s’en sort plutôt bien dans les scènes d'atmosphère, Hans Zimmer, et sa patte décidément très lourde, massacre l’action par sa touche pompière et boursouflée, vaine tentative pour nous faire oublier le thème légendaire de Danny Elfman.

Fort heureusement, ces imperfections fugaces ne font pas basculer le film dans la catégorie des échecs cinglants. Batman Begins est réalisé par un homme suffisamment intelligent, avec des choix artistiques finalement assez courageux pour avoir, par exemple, refusé autant que possible de sacrifier son film à la mode du tout numérique. Cette volonté d’inscrire un héros dans le réel jusque dans ses décors est tout à son honneur et l’on souhaite que son film connaisse le même succès que Spider-Man 2… parce qu’il n’a pas fait que réinventer Batman, il l’a ressuscité.
J.F. 

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