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Le Film Décrypté : La Balade sauvage de Terrence Malick
Avec : Martin Sheen, Sissy Spacek, Warren Oates

Il la voit répéter son numéro de majorette dans le jardin. Il vient juste de terminer sa journée d’éboueur. Elle trouve qu’il ressemble à James Dean…Dans quelques semaines, ils seront les cibles d’une chasse à l’homme après qu’il a tué une demi-douzaine de personnes. Terrence Malick les appelle Kit et Holly, personnages de fiction inspirés d’un couple bien réel, Charles Starkweather et Caril Ann Fugate, qui terrorisa l’Amérique profonde en 1958 en laissant derrière lui onze cadavres. Les deux amants criminels sont à la mode lorsque La Balade sauvage sort en 1973 et ce bref résumé pourrait donner l’impression que ce premier film de Terrence Malick est un Bonnie and Clyde (1967) du pauvre… mais ce serait faire erreur dans la mesure où l’approche narrative et la mise en image l’emmène dans une tout autre direction car si dans les deux cas il y a balade, celle de Malick est définitivement dénuée de romantisme et ne cherche pas à susciter la sympathie envers le binôme meurtrier, mais, dans le même temps, le film se garde bien de l’enfoncer.

Cette ambiguïté est ce qui fait la réussite de La Balade sauvage de par son traitement visuel d’une stupéfiante légèreté : pas question d’un plaidoyer pour l’amour fou, ni d’une condamnation en règle de la culture de masse américaine et de la délinquance juvénile… non, il s’agit juste de trouver la meilleure distance possible entre les spectateurs et les protagonistes à travers la voix-off atone de Holly qui raconte son parcours sanglant comme s’il s’agissait de ses dernières grandes vacances (impression renforcée par le fait qu’elle sort des livres de son casier au lycée pour ne pas mettre ses études en péril). Ce détachement est autant présent chez elle que chez lui et l’on vient à se demander si leur union aux terribles conséquences n’est pas le fruit d’un énorme malentendu : ils pensent être amoureux mais la description de leur quotidien avant et après l’irrémédiable tend à montrer plutôt l’indifférence.

Après qu’ils ont fait l’amour pour la première fois, ils sont déçus (« Je suis contente que ce soit terminé ! » dira-t-elle) ; dans sa cavale meurtrière, on ne sait pas réellement si Kit tient à Holly parce qu’il l’aime, ou parce qu’il a besoin d’un témoin pour admirer ses exploits (il dit lui-même qu’il ne veut pas mourir sans qu’un fille ne le pleure)…D’ailleurs Kit est rarement agressif et il ne tue pas par plaisir, c’est juste une nécessité pour arriver à ses fins, le paradis, le Canada comme terre promise où il espérerait bien devenir montagnard, loin de tout.

Mais l’euphorie des premiers instants de liberté chez Kit et Holly devient rapidement étouffante et insupportable à mesure qu’ils s’éloignent de la civilisation. Car c’est là que réside le paradoxe, Kit s’enfonce davantage dans la modernité en tentant de la fuir puisqu’il obtient la plus moderne des inventions par ses actes : la célébrité. En témoigne la fin ahurissante où Kit se rend aux autorités après avoir échafaudé un pathétique totem de pierre pour, plus tard, être interviewé comme une rock star par les policiers qui l’ont arrêté et dont il a abattu les collègues.

En opposition à cette indifférence émotionnelle, Terrence Malick filme les superbes paysages du Dakota Nord puis du Montana et c’est en filmant en gros plan la faune qu’il obtient un effet qui tient autant du dégoût que de la fascination avec le flanc du chien crevé au tout début, le cadavre d’une vache ou les yeux affolés des bovins. Malick fait preuve d’une maturité picturale étonnante pour ses vingt-neuf ans en mettant en images la perception du monde d’une gamine aussi immature qu’inconsciente via des couleurs saturées, échappées des peintures « fauvistes », à l’unisson de la musique enfantine d’Erik Satie.
J.F. 

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