sommaire cinéma
@ chroniques de films
articles

Inscrivez-vous à la newsletter PurJus

chroniques cinéma


Presque frères de Lucia Murat
Avec : Fernando Alves Pinto, Flavio Bauraqui, Caco Ciocler, Renato Souza, Maria Flor

La dictature militaire qui sévissait au Brésil dans les années 70 marque l'un des pages les plus violentes de l'histoire du pays. De nombreux prisonniers politiques étaient incarcérés dans un pénitencier, sur Ilha Grande, située sur la côté de l'Etat de Rio de Janeiro. Leur contact avec les prisonniers de droit commun à cette époque est un fait important de l'histoire de la violence dans laquelle se trouve le pays aujourd'hui. A travers deux prisonniers amis d'enfance, Miguel, un jeune intellectuel de la classe moyenne blanche, incarcéré pour ses idées, aujourd'hui membre du Congrès, et Jorge, noir qui, d'un simple braquage va passer à la tête du plus gros trafic de drogue du pays, le film retrace la relation entre la classe moyenne et les favelas sur ces 50 dernières années. La roue du destin continue de tourner lorsque la fille de Miguel, fascinée par la vie des favelas, s'éprend d'un jeune trafiquant.

"Nous avons deux vies : celle dont nous rêvons et celle que l'on vit". Cette phrase, énoncée par Miguel reflète parfaitement les inconciliables différences de classe dans un pays comme le Brésil où les inégalités économiques sont dévastatrices. Co-écrit par Paulo Lins, l'auteur du roman qui fut à l'origine de La cité de Dieu, Presque frères offre une vision très proche de l'enfer urbain des bas-fonds de Rio aperçu dans le film de Fernando Meirelles. Les deux films s'attachent à décrire des quartiers ravagés par la violence nihiliste des gangs de gamins brutaux et sans pitié qui s'entretuent aux moyens d'armes de poing et de fusils d'assaut. Mais à la différence de la La cité de Dieu où l'on restait dans la favela, Presque frères propose un abîme psychologique et social entre riches et pauvres, blancs et noirs par l'intermédiaire d'une amitié d'enfance devenue impossible.

Dans un cas comme dans l'autre la douleur est présente mais sa représentation diffère. La cité de Dieu agissait comme un coup de poing en pleine mâchoire avec son récit frénétique d'une haute lutte, dans un univers en vase clos, où les années défilaient à la même cadence que l'âge des criminels diminuait. La violence sociale de Presque frères est plus diffuse, plus chaotique dans sa chronologie, à l'image du montage qui efface toute frontière entre passé et présent en passant d'une époque à une autre sans avertissement. Car il y a bien quelques scènes dans les années 50 mais le va-et-vient se fait essentiellement entre les années 70, pendant le junte militaire, et aujourd'hui. L'évocation des années de dictature est un moment fort tant les prémisses du chaos actuel sont sous-jacentes. Miguel est un activiste communiste envoyé au quartier de haute sécurité d'Ilha Grande (Alcatraz made in Brazil) où, avec d'autres opposants politiques, il forme un collectif rejetant la drogue et la "pédérastie" et favorisant la prise de décision collégiale. L'amélioration des conditions de vie coïncide avec l'arrivée de Jorge, prisonnier de droit commun, scellant ainsi les retrouvailles avec les deux amis d'enfance et une période utopique, une ère de fraternité (toutefois atténuée par les aspirations de grandeur un poil vaniteuse de Miguel).

Mais à mesure que les rangs des prisonniers politiques s'amincissent quand ceux des droits communs se multiplient, le pouvoir bascule et les rêves de société sans classe, sans discrimination raciale s'effondrent, la ségrégation devient inévitable. Avec lucidité, Presque frères montre à travers ce tournant que les activistes communistes de Miguel ont une grande part de responsabilité en ayant d'abord une aide très sélective, en léguant ensuite leurs méthodes disciplinaires aux futurs criminels de l'Ordre Rouge, la plus puissante organisation narcotique de Rio. Lucia Murat énonce sans détour cette vérité qui en dit long sur l'état actuel du Brésil. Mais sa force est de ne ménager ni d'excuser personne, surtout pas Juliana, la fille effrontée de Miguel. Par son défi à l'autorité parentale, Juliana incarne la fascination de la classe moyenne pour les bas-fonds (en l'occurrence un criminel de sang-froid). Lucia Murat ne cache pas les risques cela implique de vouloir s'y aventurer par rébellion et arrogance (Juliana le paie cher). Dans le final tragique de cette histoire s'étalant sur cinquante ans, Murat filme le fameux carnaval de Rio. Elle parvient à rendre un moment de joie collective glaçant quand les carnavaliers masqués s'attroupent autour de la voiture de Miguel car leurs rictus moqueurs n'annoncent pas de lendemains qui chantent et promettent une sévère gueule de bois.
J.F. 

< autres chroniques



Copyright 2000-2017 PurJus.net - <redac [AT] purjus [POINT] net> [*]
([*] veuillez supprimer les espaces pour former l'adresse mail réelle, merci -
ceci est fait pour lutter contre les collecteurs automatiques d'emails -
anti-spam)