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La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq, Fayard
 
Le mortel est commun. Non seulement nous mourrons tous, mais tous pareils – avides d’amours, comme nous l’avons toujours été.

« L’avantage de tenir un discours moral, c’est que ce type de propos a été soumis à une censure si forte, et depuis tant d’années, qu’il provoque un effet d’incongruité et attire aussitôt l’attention de l’interlocuteur ; l’inconvénient, c’est que celui-ci ne parvient jamais à vous prendre tout à fait au sérieux ». Houellebecq touche juste. Derrière le festival médiatique de cet été, qui a fait de la sortie du livre ce qu’on appelle un événement, se cache un chef-d’œuvre effectivement insulaire.

J’oublie le transfert Flammarion-Fayard, le million (d’euros), la chronique de Beigbed’ dans Voici, j’oublie le copinage (hypocrite ?) de Houellebecq et de Raël, j’oublie les confidences de la « femme » de Michel, j’oublie encore plus celles de sa mère… J’oublie Plate-Forme… Un homme, une (deux) femme(s), une secte, des clones, la vie, l’Espagne, la mort, le chien. Voilà l’intrigue de La Possibilité d’une île.

Désespérément lucide, drôle, cynique, construit, accessible, fluide. Le tout ponctué de formules houellebecquiennes (souvent copiées, jamais égalées) comme « La solitude à deux est l’enfer consenti », « L’amour est simple à définir, mais il se produit peu », « A travers les chiens nous rendons hommage à l’amour, et à ses possibilités ». La question d’une possibilité d’une île, c’est celle de la possibilité d’un amour qui ne meurt pas, d’une jeunesse qui ne s’enfuit pas : des questions qui nous travaillent tous à un moment donné, et qui ne nous quittent plus.

La Possibilité d’une île nous raconte doucement et avec une réelle drôlerie (ça fait passer la pilule) comment nous vivons dans un système sociétal hard-corps. La seule beauté recherchée, et précieuse au bon déroulement de nos vies, s’avère irréelle, impossible même sans opérations, mensonges et drogues. Le monde est brutal, nous dit Houellebecq.

Pourquoi vit-on dans un monde où l’on doit être beau et jeune à vie pour avoir droit d’existence ? Je me rappelle alors de cette fulgurante tristesse des Particules élémentaires et de L’Extension du domaine de la lutte. Je me souviens aussi de l’ironie qui démange les pages de Rester Vivant. De cette colère douce-amère, cette frustration rageuse nourrie de provocation qui font que Houellebecq est indispensable à la littérature contemporaine.

Les phrases-choc de pacotille sont encore présentes : « Le jour du suicide de mon fils, je me suis fait des œufs à la tomate ». On lit aussi, hilare, des propos que Houellebecq prête malicieusement à son narrateur sur un peu tout mais pas n’importe quoi. Par exemple, sur Larry Clark : « un des spécimens les plus pénibles de cette racaille nitzschéenne qui proliférait dans le champ culturel depuis trop longtemps », sur Djamel, la télé, la souffrance physique, la souffrance morale, l’instinct sexuel, les rombières shootées à la morphine à Biarritz, la croyance, l’Orient, l’Occident.

La Possibilité d’une île est tout ce que Houellebecq pouvait condenser du meilleur de ses précédentes œuvres. Peut-on dire qu’il a offert LE meilleur ? En parler devient de plus en plus difficile, et il ne faudrait pas trop en dire sur la tournure incroyablement poignante que prend le livre et saisit définitivement le lecteur. Jusqu’aux larmes.

Michel Houellebecq peut-il faire mieux ? Va-t-il continuer ? Une réponse est peut-être là, cachée dans une page de cette possibilité à laquelle il croit encore, à laquelle je crois encore, à laquelle nous croyons tous : « Je continuai pourtant, avec une acrimonie croissante, emporté par cet étrange mélange de méchanceté et de masochisme dont je souhaitais peut-être qu’il me conduise à ma perte après m’avoir apporté la notoriété et la fortune ».

Editions Fayard, 485 pages, 22 euros

S.L. 

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