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Fils unique de Stéphane Audeguy, Gallimard
 

L’Esprit des Lumières

Dans ses Confessions, Jean Jacques Rousseau expédie assez vite le personnage de son frère François, un polisson, un libertin avant l’âge, condamné à quitter Genève pour ne plus reparaître dans la vie du philosophe et de son œuvre. Ce brillant roman signé Stéphane Audeguy répare cette injustice. Perdu dans la foule des parisiens, un vieil homme assiste à l’hommage national rendu au philosophe des Lumières avec pour point d’orgue le transfert de ses cendres au Panthéon. Mais les hommes libres n’appartiennent pas à leur famille et François Rousseau se dresse au milieu des badauds sans mot dire.

Justement, il consigne tout ce qu’il n’a pas pu dire à son frère dans une autobiographie où se mêlent injustices de l’Ancien Régime, idéaux des Lumières et faux espoirs nés de la Révolution française. Contraint à l’exil dans sa jeunesse, François Rousseau rejoint Paris où il mène la vie d’un libertin, spécialisé dans la fabrication d’objets de plaisir. Stéphane Audeguy s’amuse avec cette figure sans tabou tellement éloignée de l’image de rigidité morale et de droiture portée par son frère. Quelques épisodes des Confessions trouvent même un prolongement inattendu dans ce livre qui questionne surtout l’héritage laissé par le philosophe.

A cet effet, la description de l’Ancien Régime ne souffre d’aucune ambiguïtés. Ce système injuste broie les hommes et les femmes à l’image de la pauvre petite Denise ou de ce savetier d’Avignon dont le supplice révulse la foule avant de provoquer une révolte durement réprimée. La reconstitution est minutieuse et le style limpide ranime l’élégance mêlée perversion de l’époque alors qu'un vent de liberté emporte le héros jusque dans les maisons de plaisir de la capitale.

Avec une certaine ironie, Stéphane Audeguy rapproche cet univers de celui des philosophes. Le recueil de Lucrèce offert par Saint Fonds à François opère cette synthèse. Il commande au héros de vivre intensément tout en affirmant que tout ce qui existe peut recevoir une explication (..) et qu’il incombe aux hommes la tâche immense et exaltante de trouver les causes propres de toutes les choses de ce monde unique où nous sommes.

Mais le pouvoir royal s’attache encore à ses privilèges et ses dévots traquent sans relâche les partisans des Lumières. Envoyé à la Bastille, François Rousseau devient l’ami du marquis de Sade, esprit autant pervers que raffiné qui déjoue la surveillance des geôliers pour poursuivre son œuvre immorale. Cette rencontre introduit la période révolutionnaire et tous ses excès sanglants, un épouvantable gâchis: Je crois aujourd’hui à la douceur infinie, à la tristesse de Sade et je dis que si nous l’avions seulement lu, entièrement et profondément lu, nous serions engagés sur la voie qui mène à la fin de toute peur.

Dès la fête de la Fédération où les femmes sont exclues, François Rousseau ne doute pas de l’issue sanglante d’une Révolution portée par les idéaux de son frère. Incapable de modifier l’ordre des choses en profondeur, elle bascule progressivement dans l’horreur, l’exécution de milliers d’innocents et le culte de l’Etre suprême, un Paris où il n’y avait plus que des citoyens et où le héros a toutes les peines du monde à y reconnaître des hommes.

Jean Jacques Rousseau n’avait sûrement pas imaginé un tel développement lorsqu’il racontait les injustices dont il avait été le témoin ou la victime, ces petits riens que moquaient les Encyclopédistes mais que les disciples du philosophe reprendraient à leur compte pour abattre un ordre royal cruel et inique. Tel est le génie de l’auteur des Confessions et aussi celui de Stéphane Audeguy : ressusciter sans complaisance l’Esprit des Lumières et sa réalisation imparfaite dont nous sommes aujourd’hui malgré tout les héritiers.

Editions Gallimard, 263 pages, 17.5 euros
J.H.D. 

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