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Interview de Andrei Makine (2nde partie)
 
suite de l'entretien avec Andrei Makine

P : Justement que pensez vous de la Russie d’aujourd’hui, actuellement dirigée par Vladimir Poutine ? Envisagez vous d’y revenir un jour ?

A.M. : Pourquoi pas ? Je suis résolument optimiste en ce qui concerne la Russie. Bien sûr, vu d’ici cela paraît très délicat. Situation économique instable, situation politique qui manque de lisibilité pour les occidentaux. On se demande comment on peut vivre dans une société si inégalitaire. Mais, vous y voyez certaines des contradictions de votre société. Qui sont les clochards du métro parisien ? Qui sont ces gens qu’on ne remarque pas. Combien sont ils ? Et pourtant, il s’agit d’une société développée, prospère, très respectueuse des droits de l’homme. On ne parle que de ça et pourtant, il y a plusieurs millions de personnes qui vivent à l’écart de la société. Comparez aux quinze millions de russes et vous obtiendrez une proportion équivalente, sans doute un peu plus grande, de gens miséreux mais ce qui est important pour les russes, à mon avis, c’est la stabilisation.

Les acquis sont énormes ; vous ne vous rendez même pas compte. Vous avez eu besoin de deux siècles pour parvenir à ce que vous avez maintenant, c’est à dire une société démocratique, et encore quand on voit toutes les affaires dans les hautes sphères politiques, on se demande s’il s’agit encore de démocratie. Les russes, ils ont effectué un parcours semblable, mais pratiquement en dix ans. Ils ont un parlement, un parlement très imparfait sans doutes avec ses factions, mais est ce que l’assemblée nationale, votre parlement n’est jamais critiquée ? Donc, il faut avoir cette lecture qui donne une perspective, il ne faut pas juger sur le moment. Pour le moment, cela peut sans doute être critiqué - moi je suis tout à fait d’accord pour la critique - , mais ce qui est très intéressant c’est de voir qu en dix ans, on a fait un pas énorme. Il faut maintenant stabiliser ce pays, il faut que tous ses acquis soient irréversibles, qu’on puisse y vivre tranquillement , qu’on puisse voter pour plusieurs candidats ; on a créé énormément de choses :le multipartisme, le parlement, la presse plus ou moins libre. Il y a des pressions mais il y en a partout des pressions sur les médias. Vous croyez qu’il n’y a pas de pressions en France ? S’il n’y pas de pressions politiques, il y a des pressions économiques terribles : Donc il faudrait préserver ces acquis et à l’heure actuelle, on peut être résolument optimiste là dessus.

P : Revenons en maintenant au livre qui raconte le destin d’un pianiste Alexis : Je pense, après lecture de nombreux articles vous concernant qu’il n’y a pas une grande part d’autobiographique dans ce personnage. D’où vous est venu l’idée de parler de lui ? Comment l’avez vous créé ?

A.M. : Je l’ai créé parce qu’il y avait au départ un fait plus ou moins réel qui m’a été raconté. J’étais quelqu’un qui écoutait beaucoup quand j’étais jeune, surtout les personnes âgées, que l’on a tendance à mal écouter. C’est dommage car elles sont porteuses d’un passé très riche, très dense et moi très jeune, je l’ai senti. Sans doute, cette histoire m’a été contée a un moment de ma jeunesse et puis elle a commencé a germer, a mûrir tranquillement, à s’épaissir, s’enrichir puis elle a donné du sens a ce livre.

P : Le roman raconte l’histoire d’un jeune pianiste qui pour échapper au goulag, va devoir utiliser l’identité d’un soldat mort, vivant perpétuellement dans le mensonge.
Pensez vous qu’il s’agisse d’une vie volée par le système ?

A.M. : Il ne vit pas dans le mensonge et il vit peut être, au contraire dans une vérité plus ample, plus dense qu’avant. Vous dîtes qu’on lui a volé sa vie, mais qu’en savez vous ? Supposez qu’il devienne ce pianiste; il enseigne la musique, il donne des cours de piano, il compose, il joue et donne des concerts. Il épousez cette Léra, la fille du professeur, ils ont leur petit appartement à Moscou, ils vivent tranquillement, ils ont un enfant, voire plusieurs. Qu’est ce que vous préférez, cette vie là ou ce qu’il a vécu, difficile à dire n’est ce pas ?

P : Oui mais, il exprime quand il est soldat et qu’il revoit le piano, le fait qu’il n’est plus le même homme. On sent que la barbarie ambiante l’habite. Au début du roman, il avait peur de la mort, c’est pour cette raison qu’il avait fui. Finalement, soldat, il n’a plus peur de mourir et de retourner au combat, il craint plus que l’on découvre sa véritable identité, qu’on l’envoie au goulag - il refusera même une promotion de peur qu’on diligente une enquête à son égard -

A.M. : Mais quel est notre véritable identité ? La première identité, celle de ce petit pianiste qui va devenir un bon musicien soviétique, est un identité qu’on lui a donné ; ce n’est pas sa véritable identité. Il a endossé cette fonction, ce statut social, voici un enfant d’artistes, d’intellectuels, qui va vivre sa petite existence confortable à Moscou etc. … c’est assez mensonger comme identité. L’autre qu’il endosse plus tard, celle du soldat mort – vous dîtes que c’est un masque, un simulacre – elle lui permet de rester lui même. Quand il est blessé une seconde fois – vous vous souvenez, cette scène de marche sur le chemin gelé - , il n’est plus rien, il n’a plus de logement, plus d’adresse, plus de proches – ses parents ont été arrêtés - , plus de but dans la vie, pratiquement plus de corps. Son corps est insensibilisé par la douleur et le froid. Il est un homme nu sous le ciel. C’est peut être cela sa véritable identité : une âme nue sous le ciel.

Est ce qu’on peut parvenir à cette pureté de sensation, cette pureté existentielle, nous et l’univers avec Dieu en face de nous? Il y a trop d’intermédiaires, dans la vie réelle, il y a trop de verbiage, trop de mots, trop d’occupations, tout est multiple. Vous êtes étudiant, vous faîtes ceci, vous faîtes cela; vous entrez dans plusieurs réseaux relationnels, et chacun de ces réseaux vous prend une partie de votre être. Mon héros, pour la première fois de sa vie, ressent un tout, cet être en face de Dieu, c’est cela la découverte de la véritable identité et le roman est écrit pour cela. Tout ce que la société essaie de plaquer sur nous, les définitions, les étiquettes, - nous portons tous des étiquettes, écrivain, journaliste, étudiant …-, tout cela tombe d’un coup :on se retrouve seul face à l’univers.

P : Nous allons complètement changer de sujet. Nous vous avons apporté plusieurs livres. Nous allons vous les présentez, et nous voudrions savoir ce que vous en pensez si vous les avez lus.

A.M. : Je ne les ai peut être pas lus…

Peut être mais l’auteur vous dira peut être quelque chose. Premier livre, le théâtre classique, Molière

A.M. : Molière, le Misanthrope, c’est fantastique ! Ce que j’aime chez Molière, c’est sa langue qui est très moderne pour l’époque. On peut presque parler cette langue. ( il lit une tirade…) C’est la grande époque, le grand siècle et puis c’est naturel, il n’y a rien de forcé dans son style.

P : Voici un autre livre, le K. de Dino Buzzati.

A.M. : Il y avait le Désert des Tartares, c’est ce qu’il y a de plus connu mais je ne l’ai pas lu.

P : C’est un livre que j’aime beaucoup mais en même temps, je le trouve assez noir car l’auteur s’y montre un peu désespéré de la nature humaine…

Je vous ai aussi amené American Psycho de Brett Easton Ellis…;

A.M. : On m’a parlé de ce livre mais je ne l’ai pas lu. Au cours d’un dîner, il y a eu toute une discussion là dessus ; personne ne pouvait le caractériser vraiment le définir…

P : Enfin pour finir, Romain Gary. Je vous ai apporté Gros Câlin mais en fait, le livre que je trouve admirable, c’est La Vie devant Soi. Je voulais établir un parallèle avec vous parce que c’est un écrivain français d’origine russe et qu’il a réussi à obtenir deux fois le Prix Goncourt. (NDLR : sous deux noms différents !) (1)

A.M. : Et surtout, il a été édité par le même éditeur, le Mercure de France. Et quelle histoire avec cette Emile Ajar ! Gary, connaissez vous l’étymologie du mot ? Gary, c’est l’impératif du verbe russe brûler, flamber. Et Ajar, je pense qu’il a formé cela à cause du nom panjar, l’incendie. Mais, il fallait être russe pour devenir. Il s’est sent doute dit que s’il mettait Pajar, on devinerait et puis cela ne sonnait pas français. C’est une jolie histoire.

Un peu comme la votre, vous ne trouvez pas ? Il est bientôt 17h30 et avant de se confronter à son public lors du forum, Andrei Makine acceptera de nous lire un passage de son livre, le fameux passage de cette marche sur la route gelée ( pages 81-82 commençant « par ils se saluèrent … »)

(1) Romain Gary a écrit plusieurs romans sous le pseudonyme Emile Ajar. Son premier livre, La Vie devant soi obtint d’emblée le prix Goncourt en 1975. C’est son éditeur qui révèla le mystère, peu après sa mort...

Vous pouvez retrouver les chroniques de La Vie devant Soi et de La Musique d'une Vie dans la section litterature.
 

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