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Patrick Modiano, au plus près du souvenir de J.H.D.
 

Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Boulogne Billancourt dans l’ivresse de l’après-guerre mais sa vie reste à jamais marquée par l’Occupation. Ses parents se sont connus dans la clandestinité. Sa mère, comédienne d’origine belge a fait carrière sous un nom de scène, son père immigré juif originaire de Salonique travaillait dans l’organisation du marché noir et a failli être arrêté un soir de 1942, un épisode évoqué à maintes reprises dans son œuvre. Son frère cadet Rudy meurt en 1957 à l’âge de 10 ans sans qu’il ne puisse en garder beaucoup de souvenirs.

Tous ces éléments précipitent les thèmes majeurs de son œuvre, la quête d’identité, la lutte contre l’oubli, les contours flous qui entourent notre mémoire et notre perception des individus. Même quand Modiano entreprend de raconter sa vie, le doute subsiste. Dans Un Pedigree, l’auteur n’a pas d’autres choix que de se raccrocher à l’ordre chronologique. Dans ce roman de l’enfance puis de l’adolescence, Modiano essaie de se rapprocher sans succès de la figure de son père mais l’homme reste un mystère. L’écrivain n’est même pas en mesure de dire s’il gagnait sa vie dans le cadre d’activités légales. Ses noms d’emprunts et ses certaines de ses amitiés disent le contraire mais rien ne peut étayer ces soupçons.

L’absence du père plane sur l’ensemble de son œuvre de La Place de l’Etoile à Un Pedigree. Le héros de La Ronde de nuit se retrouve livré à lui-même car il n’a plus de père et sa mère ne peut lui être d’aucun secours. Dans Un Cirque passe, le personnage de Grabley n’hésite jamais à évoquer le père absent mais qui se tient au courant de la vie menée par son fils. A l’image du père de l’écrivain, les héros de Modiano mènent une double vie. Ils mentent sur leur identité, fuient parfois un danger imprécis à l’image de Gisèle dans Un Cirque passe ou un souvenir comme Ingrid dans Voyage de Noces. Le passé même lointain ne s’oublie jamais et continue de hanter des personnages au quotidien morose. Il se manifeste souvent par une sorte de flash d’une rare violence où ressurgissent les ombres que les personnages avaient tenté en vain d’oublier.

Patrick Modiano brouille un peu plus les pistes en se mettant parfois en scène lui-même, notamment dans Dora Bruder. Ce livre raconte le destin tragique d’une petite fille juive fugueuse, arrêtée puis déportée par les autorités de Vichy. Cinquante ans après, un avis de recherche de la préfecture de police émis à la demande de son père attire l’attention de l’écrivain et fournit la matière du livre. En menant sa propre enquête, Modiano devient le gardien de la mémoire de cette jeune fille partie comme tant d’autres pour une destination inconnue et qui habitait Boulevard Ornano.

Aujourd’hui, rien ne subsiste de sa maison, des façades de cette époque. La guerre et les reconstructions d’après-guerre ont radicalement changé l’aspect d’une ville, Paris, devenue de livre en livre l’un des personnages majeurs de l’œuvre de Modiano. Le temps efface les traces de ces existences oubliées, de ces lieux d’une autre époque dont l’auteur connaît la typographie par cœur. Il a arpenté ces rues et ces quartiers à de nombreuses reprises pour les besoins de ses livres. Ses romans donnent d’ailleurs un bref aperçu de ses allers-retours à travers la capitale : le père d’Ingrid Teyrsen habitait au 39 bis Boulevard Ornano alors que les parents de Dora Bruder séjournaient au numéro 41. Le Condé, lieu de rencontres des protagonistes de son dernier roman n’existe plus tout comme certains cinémas d’avant guerre.

L’œuvre de Patrick Modiano ne raconte au fond que les mêmes histoires mais dans un style léger et aérien qui ne se répète jamais. Le personnage de Dora Bruder a inspiré celui d’Ingrid Teyrsen mais qu’importe. Ce n’est jamais la même histoire mais toujours ce même plaisir qu entoure chacun de ses livres et qui donne envie de redécouvrir une œuvre immense où les fantômes du passé ont enfin trouvé par les mots les moyens ne pas tomber dans l’oubli.

 

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