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Apex de Colson Whitehead, Gallimard
 

Le dernier mot

Incolores, inodores, parfois mêmes invisibles, les mots sont partout, parfois même à notre insu. Le héros de Colson Whitehead se présente ainsi comme un consultant en nomenclature. Un mot savant pour ne pas dire la vérité: au service d’experts en marketing, il n’invente pas des mots mais des marques qui envahissent petit à petit notre quotidien et brouille notre rapport au monde. A ce petit jeu, notre homme était imbattable jusqu’au jour où il créa pour un pansement révolutionnaire le mystérieux nom Apex, un nom porteur de terribles désillusions. C’est donc un homme saisi par le doute qui arrive dans la petite ville de Winthrop où il doit arbitrer un étrange conflit opposant les habitants à un magnat de l’informatique installé depuis quelques années. Ce dernier veut rebaptiser la ville pour l’appeler New Prospera et demande au consultant de donner son avis éclairé...

Avec l’humour et la fantaisie qui caractérisaient déjà L’Intuitionniste, Colson Whitehead signe une satyre jubilatoire de nos sociétés cernées de tout part par la publicité et ses nombreux avatars. Le héros invente parfois des marques dérisoires comme le New Luno pour lequel il s’est juste contenté d’ajouter le préfixe au nom d’origine. Ici la marque compte plus que le produit en lui-même et malin, Colson Whitehead ne précise même pas la nature du Luno.

Les mots perdent peu à peu leur signification et l’auteur s’en amuse. Son écriture explose les contours de notre monde. A Winthrop, les places, les hôtels, les rues portent le nom du magnat qui avait fondé la ville au début du siècle dernier. Les mots prennent le pouvoir et l’humour corrosif de Colson Whitehead nous renvoie bien malgré nous à notre condition de client.

Avec Apex, ce processus atteint son point de non retour. Ce pansement révolutionnaire épouse en effet la couleur de celui qui le porte. Finie la couleur chair rose pâle sur la peau noire. Toutes les plaies profondes qu’avait laissées l’histoire, on peut désormais les recouvrir de ce merveilleux pansement. La publicité rejoint ici le politiquement correct dans sa manière de priver les mots de leur sens et joue avec notre inconscient. Muni du pansement Apex, le consultant oublie une blessure au pied.

Mais le livre de Colson Whitehead nous renseigne avant tout que l’Histoire ne s’oublie pas aussi facilement et que le devoir de mémoire est une nécessité pour l’avenir. Winthrop cache en effet un secret que l’inventeur d’Apex ne saurait ignorer. Un seul mot le résume. Juste retour des choses pour la littérature qui en un mot exprime toute la singularité de chaque individu, une perspective que les puissances du marketing ne parviendront jamais à brouiller.

Editions Gallimard (Du Monde entier), 201 pages, 15 euros
J.H.D. 

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