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Rencontre avec Etgar Keret de J.H.D.
 

Salon du Livre 2008. Israël est à l’honneur à l’occasion de son 60ème anniversaire. A l’occasion de la sortie de son premier recueil de nouvelles Pipelines, Etgar Keret donne une séance de dédicaces sur le stand de son éditeur, l'occasion de parler de son travail, d’Israël et de ses projets...

Purjus: Bonjour Etgar Keret. Je vous remercie de nous accorder cet entretien pour le site www.purjus.net. Pouvez vous vous présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

Etgar Keret: Je pense que l’on commence à écrire parce qu’on ne parvient pas toujours à se définir, soi même ou certaines choses. En ce qui me concerne, j’aime raconter des histoires parce que les intrigues sont le seul moyen que je connais pour donner du sens à ce monde. Pour moi, il s’agit de prendre un groupe de détails arbitraires et d’en tirer une construction à la fois narrative et esthétique.

P: J'ai remarqué deux éléments remarquables dans Pipelines: il y a des nouvelles très réalistes et d’autres totalement surréalistes. Est-ce que cela signifie que vous pensez que le monde est un mélange des deux ou bien est ce que vous pensez que l’imagination est nécessaire à votre travail d’écriture ?

E.K.: Pour moi, le monde est une expérience subjective et je pense que l’objectivité est surestimée (1). Je ne suis même pas sûr de son existence. Les gens pensent que quelque chose existe mais je pense que la réalité est surestimée.

P: Surestimée ?

E.K.: Surestimée. Les gens pensent trop à la réalité. Je pense que ce que vous avez, c’est votre expérience de la réalité. Et je pense que votre expérience de la vie est parfois surréaliste et parfois réaliste. Quand vous êtes amoureux, vous pouvez vous imaginer en train de voler. Et parfois, votre expérience est extrêmement concrète et réaliste. Quand j’écris, j’écris sur ma vie et mon expérience. Mon écriture balance entre réalisme et surréalisme parce que ces deux mots n’ont pas de définition pour moi. La véritable opposition pour moi est authentique/ non authentique, sincère/ non sincère. Vous savez, pour moi, réalisme et surréalisme sont juste deux moyens de parler de la même chose.

P: La partie surréaliste de votre travail semble la plus intéressante. On y décèlerait presque l’influence d’un écrivain comme Kafka ?

E.K.: C’est mon auteur préféré.

P: Iriez vous jusqu’à dire que vous êtes inspiré par Kafka ?

E.K.: Oui. Je suis inspiré par Kafka parce qu’il s’agit d’un auteur très moral. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il est moral sans être moraliste. J’apprécie beaucoup le fait qu’il n’ait pas besoin de vous dire ce que vous devez faire mais l’un des effets de son écriture c’est de vous réveiller et de vous forcer à vous poser des questions que vous ne vous étiez jamais posées. Et je pense que cela, c’est un merveilleux talent.

P: Beaucoup de vos nouvelles se déroulent dans l’armée. Est-ce que parce que cela représente pour vous une part importante de votre vie ?

E.K.: En Israël, vous devez effectuer trois années de service militaire obligatoire. Ce qui se passe à l’armée, c’est que beaucoup de choses qui ont toujours existé dans votre vie (conflits, peurs, agressions…) sont poussées à leur paroxysme. Je pense que l’armée est une période intéressante pour apprendre qui vous êtes et gérer cela pour le bien ou pour le mal. Par son caractère extrême, cela vous pousse soit à réveiller votre humanité ou à la mettre en sommeil. Ainsi pour moi, il est intéressant de parler de cette période de ma vie.

P: En gardez vous un bon souvenir ?

E.K.: Non, j’en garde un mauvais souvenir mais parfois un mauvais souvenir vous rend plus sage…

P: Parlons maintenant du film Méduses. Vous l’avez coréalisé avec votre femme Shira Geffen. Est-ce une adaptation de plusieurs nouvelles ou bien une oeuvre totalement originale ?

E.K.: Ma femme a écrit cette histoire en se basant sur un souvenir de sa petite enfance. Elle avait été oubliée par ses parents sur une plage et c’est cela qui été à l’origine du scénario et ensuite du film. D’un point de vue artistique, la sensation d’être oublié a donné vie au film.

P: Il y a beaucoup de détails surréalistes dans le film, en particulier dans la conclusion où la petite fille disparaît. Elle venait de nulle part et s’en va dans les profondeurs de la mer.

E.K.: Pour moi, la partie surréaliste était très naturelle. Cela ne m’est pas apparu étrange. Je pense que la vie est étrange et quand vous écrivez des films ou des livres, vous parlez de votre vie. Si je parle de surréalisme, il s’agit du surréalisme de ma vie et pas celui de mon travail.

P: Quelle a été votre travail sur le film ? Une partie du scénario ? Avez-vous tourné certaines séquences ?

E.K.: Ma femme a écrit le scénario et j’ai dirigé. J’ai beaucoup travaillé avec elle, j’ai travaillé avec la caméra, j’ai participé à l’édition du scénario. J’ai participé à tous les niveaux du processus qui va du scénario au film.

P: Avez-vous été surpris par l’accueil réservé au film ? Au prix qu’il a remporté à Cannes ? (Caméra d’Or en 2007)

E.K.: Oui bien sûr. Nous n’attendions pas grand-chose du film parce qu’il s’agit de notre premier film. Nous n’avions pas appris à faire de film. Nous l’avons tourné pus comme un passe temps. Nous voulions créer quelque chose et nous fûmes heureux de découvrir qu’autant de personnes avaient aimé le film, qu’il avait été apprécié. Ce fut une grosse surprise.

P: Y a-t-il des cinéastes israéliens que vous appréciez ?

E.K.: J’apprécie beaucoup Jospeh Cedar qui a dirigé Beaufort. J’aime également Dover Kosashvili et son film Mariage Tardif.

P: J’ai vu son dernier film où il est question de bagagistes qui essaient de voler de l’argent dans un aéroport. (2)

E.K. : Il s’agit d’un film extrême. En fait, il y a quelque chose de plus doux dans Mariage Tardif.

P : Personnellement, j’attends surtout des nouvelles de Keren Yedaya (auteur du film Mon Trésor). Comme vous, elle a remporté la caméra d’Or à Cannes.

E.K.: Je l’aime bien également. Mon Trésor est un film fantastique. Elle travaille sur un nouveau film. Elle a réalisé un travail magnifique.

P : J’ai également été impressionné par le dernier film de Avi Mograbi autour de la figure mythique de Samson (3), la force de ses images quand il parle de la vie de tous les jours.

E.K.: Je n’ai pas vu ce film mais je connais ce cinéaste. C’est une personne très charismatique et il apporte ce charisme à ses films.

P: Dernière question. Avez-vous des projets ? Livre ou film ?

E.K. : Je travaille actuellement sur un nouveau livre mais mon prochain projet est la finalisation d’un film. Il s’agit d’un film d’animation traditionnel appelé 9.99$, une coproduction israélo-australienne (4). La voix du personnage principal est interprétée par l’acteur australien Geoffrey Rush. Le film a été réalisé par Tatia Rosenthal. Nous l’avons codirigé ensemble en se basant sur cinq de mes nouvelles.

P : Merci


Paris, Salon du Livre, Mars 2008, propos recueillis et traduits par J.H.D.

Retrouvez Etgar Keret sur www.purjus.net:

- Pipelines, Editions Actes Sud, 253 pages, 18.60 euros (chronique dans notre édition de juin 2008)

- Méduses (chronique dans notre édition cinéma de septembre 2007)


Notes:
(1): En anglais, Etgar Keret emploie le mot "overrated" qui a été traduit ici par surestimé.

(2): il s'agit de Cadeau du ciel

(3): il s'agit de Pour un seul de mes yeux

(4): Etgar Keret nous révèlera plus tard qu'il s'agit surtout d'une adaptation de Pour 19.99 Shekels seulement (TVA et frais de port inclus) parue dans Pipelines
 

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