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L'Arrache coeur de Boris Vian, Livre de Poche
 
Au revoir les enfants

C’est un bien étrange pays qui se dévoile dès les premières pages du dernier roman de Boris Vian, un pays où poussent des calamines et brouillouses, un pays où les psychiatres jouent le rôle de sage-femme. Jacquemort vient au chevet de Clémentine qui met au monde les trumeaux Joël, Noël et Citroën. Le psychiatre est venu s’installer dans ce coin perdu car il espère trouver des sujets à analyser pour se remplir des émotions qui lui font cruellement défaut. Mais les habitants des environs ont d’étranges habitudes comme la sinistre foire aux vieux et ne se laissent guère approcher.

Injustement ignoré à sa sortie, ce roman de Vian offre une vision cruelle du monde des adultes tout en se prêtant à une multitude d’interprétations. Son style inimitable tord la langue française et multiplie les néologismes (trumeaux, ploustochnik, le calendrier complètement déformé…), les jeux de mots (les noms de Culblanc et Jacquemort), autant d’inventions littéraires encore audacieuses aujourd’hui. Mais ce jeu sur le langage ne saurait masquer une vision particulièrement sombre du monde. Dans L’Arrache Cœur, les personnages se révèlent incapables de communiquer entre eux, Angèle préférant fuir l’hystérique Clémentine quand Jacquemort n’obtient que de faibles résultats en interrogeant Culblanc. Leurs conversations finissent invariablement en accouplements sans plaisir.

Boris Vian se moque de la psychanalyse, de ses médecins qui ne savent que psychiatrer et de la religion spectacle offerte par le curé à ses paroissiens. L’homme d’église fustige ses fidèles (Vous ignorez la honte parce que vote conscience ne vous tourmente pas) mais n’a plus encore aucune autorité morale et cède à la colère de ses paroissiens en leur offrant la pluie. Les habitants du pays de l’Arrache cœur n’ont aucun remord. Ils paient la Gloïre, le gardien du ruisseau où coule leur honte, pour soulager leur conscience. On pourrait ainsi presque voir dans le roman la métaphore d’une France qui cherche à s’affranchir d’un passé récent encombrant marqué par la Collaboration ou la guerre d’Indochine

Ce serait cependant oublier que l’Arrache cœur met avant tout en scène la névrose d’une mère obsédée par ses enfants et leur sécurité. Son esprit déforme le plus anodin des souvenirs d’enfance en un danger potentiel dont il faut protéger coût que coûte les trumeaux. A travers ce personnage, Boris Vian semble régler ses comptes avec une mère trop possessive mais le roman ne s’arrête pas à cette caricature. L’Arrache cœur évoque avec malice et nostalgie l’inconscience et les joies de l’enfance. Les trumeaux apprennent à voler, se font pousser des doigts et cueillent des bouts de nuage, autant de symboles d’une liberté sans limite qu’aucune prison ne saurait entraver.

Editions Hachette (Le livre de poche), 243 pages, 5.50 euros
J.H.D. 

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